LE BLOG DE RURZ

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dimanche 10 avril 2011

"LE PLUS COURT CHEMIN D'UN POINT À UN i " (extrait 1)

   C'est le titre du livre, honteusement encore non-publié, de Julien Carré (voir l'article précédent le concernant dans la colonne "libellés" de ce blog - ci-dessous, à droite).

   Théodore est parti.

En laissant seule son amour, Éléonore.
Mais pas sans laisser de traces. Des lettres. Des centaines.
Alors qu'il n'est plus là, Éléonore se décide un jour à les relire. Toutes.
Retrouver une intimité avec l'absent par la lecture...
Ainsi débute l'ouvrage.
Ainsi débute la vie de Théodore, qui nous est donnée à voir par les yeux lisant d'Éléonore. Qui infuse toutes ces lettres...

Voici deux chapitres du livre. Merci à Julien de m'avoir autorisé à les reproduire ici.
N'hésitez pas à laisser ici vos commentaires, ou à les lui communiquer directement : julien.car@hotmail.fr



Le Plus court chemin d'un point à un i, de Julien CARRÉ (extrait) :









CHAPITRE 3



   « Et chaque jour qui passe est une page en moins. Je le sais. Je le sais parfaitement. Depuis des années. Depuis des années, je rêve de cette feuille blanche à noircir. Depuis des années je m’en soupçonne la force. Tant que j’ai fini par y croire. Et chaque jour qui passe fait un demain qui s’éloigne. Un livre écrit cent fois dans le crâne. Sur ce pupitre délicat qui exploserait à la moindre contrariété. Et qui s’évanouissait à chaque tentative sérieuse. Mon livre n’existait pas. Il était dans ma tête. J’en avais tourné les pages jusqu’à en épuiser les caractères. Un livre que j’écrivais par des kilomètres et des kilomètres. Tous ces pas étaient des pages. Je le sais, j’y étais. Maintenant, c’est fini. Et chaque jour qui passe est une page en moins. J’écrivais des lettres. Des lettres d’amour. Et vraiment, il s’agissait de cela. Mon œuvre était dispersée aux mains de quelques-unes qui selon les jours avaient trouvé ça charmant, littéraire, dingue, malsain, merveilleux. Et peut-être était-ce tout cela. Mon œuvre. Au moins avais-je été lu. C’est toujours ça. Peut-être mal lu mais lu. Elles avaient reçu mes lettres et pas une ne vint m’embrasser. Comment croire à l’écriture après ça. Douche froide. Rincé jusqu’à la Septième Génération. Ecorché vif. Je m’étais épuisé dans ces lettres. Révélé comme seule l’écriture le permet. L’écriture est toujours sainte. Ecrire comme on se crucifie. J’écrivais pour un baiser sans m’apercevoir que je grimpais la colline. Là-haut, La Croix. J’écrivais en humble amoureux et apparaissait le visage puant d’orgueil de celui qui va sauver le monde par son sacrifice. Elles disaient que mes lettres étaient des objets littéraires. Comme si c’était une faute de ma part. Mon écriture est amour. Les gestes me restaient sur l’estomac. Incapable du moindre. J’aurais mieux fait de leur mettre la main au cul. C’eût été moins littéraire. Plus simple. Elles ne m’auraient pas regardé d’un œil interrogateur : est-ce bien à moi que tu parles ? Ta lettre s’adresse bien à moi ? Avais-je l’air si stupide !  Au point de me tromper d’adresse ! D’écrire à celle-ci quand j’aimais celle-là. Et cette main, est-ce bien à ton cul qu’elle est adressée ! Que crois-tu : qu’une main se trompe moins quand elle palpe un cul que quand elle t’écrit une lettre.
Alors j’avais cessé. Les mains dans les poches. Qu’elles se débrouillent. Fin  du service postal. Envolé l’épistolaire. Vaincu. Gelé. Cela dura un an. Je crois. Plusieurs fois je me suis installé, comme dans mes visions, sur une table, ou un bureau. Souvent dans des endroits ensoleillés. Stylo à la main, feuilles blanches. Et rien. Un dégoût. Un tout petit dégoût. Comme la lassitude du branleur. Fatigue. Effort inutile. Aller boire un verre. Se poser dans une bibliothèque. Marcher. Mais sans plus penser à rien désormais. Juste marcher. Sans composer des pages que je n’écrirais jamais. Regarder les gens. Défilé ininterrompu d’indifférence à tout. Ennemis de l’esprit ; figurants trop parfaits. Passants plus lisses qu’une infamie publicitaire. Vos villes vous ressemblent, les égouts débordent. A chaque pas, on se couvre d’éclaboussures. Et ça finit par puer. Puer le toc. C’est tellement laid que j’ai presque envie de fumer. Mais je ne fume pas. Tant pis. Je finis sur un banc. Je me dis que j’aurai dû  emmener un carnet avec moi pour noter ce que j’aperçois. Pour prendre des notes. Puis je souris. Un sourire qui passe par le nez. Le sourire du dépit. Prendre des notes… Et puis quoi encore… Ecrire un livre. Et je ne suis même pas alcoolique, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire. Et je pense "Pouvoir foutre". Pouvoir foutre. Moi, je voulais un baiser. Même sur la joue.
Je ne comprends pas. Rien. Il faudrait que je me remette à penser. Parler à haute voix en marchant. Impossible en ville. Des coups à se faire embarquer.
Et chaque jour qui passe est une page en moins. Parfois c’est effrayant. On voudrait revenir à hier. Et s’y mettre. Enfin. Mais, je ne vous apprends rien, ce n’est pas possible. Il faut faire avec. Courir  derrière les pages que l’on aurait dû écrire. C’est perdu d’avance, ça peut décourager. On se dit à quoi bon. Quelle importance. Que pas un de ces fumiers ne vaut qu’on se foute sur une chaise pour raconter sa vie, de n’importe quelle façon. Que l’on est soi-même qu’un merdeux. Qui croit quoi ? Qu’on l’a attendu… Celles qui l’aimaient un peu ont fui. Et pas une n’est venue l’embrasser après une de ses lettres. Et un tel type souille du papier. Il y en a du rose qui ne demande qu’à recueillir ses épanchements. Cela existe en triple épaisseur.
Alors quelle importance ?
Etre une épave. Le naufragé accroché à deux misérables planches. Peut-être le mât du navire. Vestige d’un temps qui croyait aux mots. A leur force. A la possibilité d’y naître. D’y construire. Un temps qui frottait des mots entre eux, comme des silex, et cela dégageait des étincelles qui brûlaient le monde. La lumière du brasier est encore de la lumière. Et sa chaleur. »

Julien CARRÉ

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