LE BLOG DE RURZ

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dimanche 10 avril 2011

"LE PLUS COURT CHEMIN D'UN POINT À UN i" (extrait 2)





CHAPITRE 6



   « Mon père fut longtemps instituteur public. Il portait la barbe. Sur certaines photos, il ressemble à Jules Vallès. Longtemps, il a fait la classe en blouse. Une blouse blanche. Un de mes maîtres en portait une grise. C’était dans une petite école de campagne et je me souviens de ma joie à la réélection de Mitterrand. Je ne savais pas encore. J’avais vaguement intégré que la gauche c’était nous, les bons, et que la droite c’était eux, les mauvais. A voir la gueule de Chirac, nul doute n’était possible. Mon père n’alla pas voter. Il avait cessé après 81. Mais il était toujours instituteur public. Il y avait encore du parquet en bois dans les classes. En termes techniques, on appelle ça un parquet à bâtons rompus. Il était marron foncé. De la poussière s’amoncelait dans les interstices. A l’école, j’avais du temps pour moi. Pour rêvasser, observer les choses. J’étais très bon élève et je n’aimais pas relire mes dictées. Alors mes yeux quittaient le cahier où ils s’ennuyaient pour voguer sur le tableau, les cartes, la bibliothèque. Je comptais les livres qu’il me restait à lire. A la télévision, j’avais vu un reportage sur des essaims d’abeilles tueuses aux Amériques. On y donnait la vitesse avec laquelle elles se déplaçaient. Cela m’avait fortement impressionné. J’avais calculé qu’en mars elles seraient chez nous. Que l’Atlantique n’était pas assez vaste pour nous en protéger. Je regardais mes petites sœurs avec une grande tendresse et je pleurais en pensant qu’elles ne verraient pas le Noël suivant. Les abeilles ne vinrent pas et l’on fêta Noël. Beaucoup plus tard, une présentatrice de télévision qui prétendait écrire affirma qu’un écrivain digne de ce nom n’employait pas d’adverbes. Depuis, j’en fourrais partout. Mon père traversait les cours avec son lourd cartable noir, accompagné de mon frère et moi. Les petites sœurs ne nous rejoindraient que plus tard. Parfois, il nous le confiait. Il était presque plus haut que moi. Caroline, la fille d’une institutrice, plus âgée que nous, nous aidait sur les derniers mètres. Elle était brune. Et me semblait si grande. Presque une dame. Elle avait onze ans.
Je bâtissais mes premiers empires et dans mes batailles, il n’y avait pas de prisonniers. Enfant, on n’imagine pas que l’on puisse se rendre. Les vainqueurs s’avançaient donc dans des contrées nettoyées mais toujours renaissait une résistance, au loin, dans les montagnes qu’étaient nos lits. Les guerres ne cessaient jamais et les rois et empereurs de ce temps mouraient à la bataille.
Nous menions aussi une lutte féroce contre les fourmis. Nous les écrasions par centaines et les exécutions sommaires ne nous effrayaient pas. Les orties faisaient également les frais de nos ardeurs militaires, mais elles ne tombaient pas sans se défendre et nous frottions nos blessures de guerre avec du vinaigre.
Et mon père était instituteur public. A douze ans, en observant la nature après la pluie, il comprit qu’il n’avait pas besoin de Dieu pour savoir ce qui était bien, ce qui était mal. Il décida de s’en passer. Et les gouttes de pluie aux herbes. Et le soleil dans ces gouttes de pluie. Il n’irait plus à confesse après avoir inventé des péchés imaginaires pour que l’abbé ne se soit pas déplacé pour rien. Il  n’irait plus à confesse. Il n’irait plus s’exposer l’âme à des gens qui avaient béni des canons.
Dans les cours de récréation, son sifflet retentissait. Mon père impressionnait. Sa barbe, son air sévère et juste. Puis ses cheveux blancs. Qui accentuèrent le bleu de ses yeux. Il y avait la pluie et les préaux pleins à craquer. Emplis de vie bruyante et écolière. Il y avait nos mains blanches de poussière de craie. Et les empires, et les milliers de livres à dévorer, à parcourir comme on traverse les Pôles, sans jamais se retourner, avec lancée à nos trousses la meute des heures qui passent. Meute hurlante, mais l’on va si vite, on glisse à une telle vitesse, l’équipage est si rapide, que l’on n’entend pas. On devine sa présence, on la ressent, déjà. Mais il est encore trop tôt pour la voir. Et l’on est si petit que ses mâchoires se referment sur du vent. Et les grandes flaques au milieu de la cour défoncée. Et nos jeux lorsque durant les vacances les grandes plaines des cours d’école devenaient notre domaine. Il y avait aussi les logements vétustes, vieux, humides, aux grandes pièces impossibles à réchauffer, logements de fonction jamais rénovés. Et la nouvelle école chaque année. Cette absence de liens avec des lieux, des gens. Alors nous poursuivions nos chevauchées dans nos Royaumes. Bientôt leur succèderaient des républiques révolutionnaires et conquérantes. Mais toujours nous avancions dans ces chemins inédits que nous inventions, coûte que coûte. A l’écart des enfances officielles qui doivent éclater en furoncles remplis du pus de l’adolescence. Se bâtir une enfance puis la balayer d’un revers de la main, pour reconstruire ensuite un monde de nains sur ses ruines. Nous le refusâmes, je le refusai. Et m’engageai plus avant dans des territoires inexplorés, loin de toute possibilité de récupération par leur poisseuse bonne volonté. Et quand par hasard je rencontrais un convoi de missionnaires, venus convertir les âmes perdues pour leur factice, je me collais au sol, dans un fossé. Derrière un rocher. Je me changeais en nuage, je regagnais les maquis. Je mettais, pour recouvrir mon visage, un masque d’insignifiance et je m’enfuyais, en bandit, en franc-tireur. Partisan dérisoire. Puis essoufflé, je veillais à ce que pas un ne m’ait suivi. Et pas un ne me suivait.
Mon père fut longtemps instituteur public. Un jour, il devint professeur des écoles. Le monde avait changé. Mon père avait vieilli, nous aussi. Les parquets en bois avaient été arrachés, pour faire avouer quelque crime aux écoles. Nous ne tuions plus les fourmis et n’arrachions les orties qu’à regret. Mais je ne quittais pas mes chemins. »

Julien CARRÉ

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